Écrire comme on ravaude une chaussette
Vous avez remarqué comment nous traitons nos chaussettes ?
Nous commençons par acheter des chaussettes le moins cher possible, puis nous grognons, au choix parce que –
– La taille, c’est n’importe quoi, et t’as vu ? j’ai pris du 38-41 et mon talon arrive carrément ici, chuis quand même pas Berthe au grand pied, et c’est une honte, aucune élasticité et c’est une catastrophe, mes orteils jaillissent par les trous, et il suffit que je les porte une heure pour qu’elles aient besoin d’un tour de laveuse et –
Et pour finir nous leur reprochons leur statut de peu glorieux déchets en « acrylique majoritaire ». Car, obsolescence programmée : les chaussettes ne sont pas plus réparables que les téléphones.
Pourtant, le raccommodage, c’est un vrai savoir-faire, un art qu’on redécouvre, et qui mérite le respect.
Par exemple : personne ne reprise efficacement en partant du milieu du trou. Il faut patiemment reconstruire le matériau à partir de là où il y a encore de la laine, arrimer la nouvelle fibre, doucement, surtout sans trop tirer, sans impatience (ce qui n’est pas possible, mais on fait comme si on était patient). Ainsi, on comble le défectueux, on réveille le disparu. On fait exister l’inexistant.
Ça vous rappelle quelque chose ?
Si vous êtes autrice, si vous êtes auteur, peut-être que oui. Car je suis persuadée que l’on écrit ainsi : comme on ravaude une chaussette 1 , en commençant par là où on a de la matière pour se lancer vers là où on n’en a pas. Du plus sûr au moins sûr, du plus solide au plus brumeux. Des bords du vide vers l’immensité du vide. (De la vie vers la mort.)
Le ravaudage, et notamment celui des chaussettes, c’est une petite tâche, traditionnellement féminine, une toute petite tâche, mais si proche d’être magique qu’elle en coupe presque le sarcasme : l’inutile déchet redevient vêtement utile, le monodimensionnel (le fil) devenu tridimensionnel (un contenant en forme de pied).L’écriture, c’est humble.
Et petit.
Et magique, aussi, un peu.
Alors même quand on veut hurler (parce que franchement, dans le monde où nous sommes, il y a de quoi hurler !) et quand on veut gesticuler (parce que comment ne pas gesticuler ?) et quand on veut se déchirer la chemise parce que c’est un scandale (parce que c’est véritablement un scandale !), n’oublions pas, parfois, que notre art a la noble modestie de ce qui met du temps. N’oublions pas de ne pas passer toute notre existence à courir, à jeter, à passer à autre chose.
N’oublions pas d’oser raccommoder les chaussettes de notre imaginaire.
Annick LATOUR
1. Je ne prétends pas que ce soit la seule métaphore valable, vu qu’on écrit aussi comme on débouche un égout, comme on sème des carottes, comme on dit bonjour à son voisin, comme on donne à manger à un bébé (très salissant), ou comme bien d’autres choses qui ressemblent à ce qu’elles ne sont pas – mais aujourd’hui, j’ai des chaussettes plein la tête.