L'édito du mois

« Cette obscure clarté… »


C’est la saison des vœux. Formulés avec ferveur, autant que faire se peut. Mais pas pieusement pour autant, afin d’éviter justement qu’ils ne le deviennent ces vœux, pieux.

Formuler ces vœux, c’est se projeter vers le futur ou du moins, autant que faire se peut, un futur désirable. Pourtant, depuis notre présent, c’est souvent avec un « même regard distant et incertain » que nous considérons et notre futur, et notre passé. Je reprends ici les mots de la présentation du premier spectacle proposé par Julien Gosselin à la tête de l’Odéon – Théâtre de l’Europe en septembre dernier, lui-même repris d’une création de 2021. Le directeur d’une des plus importantes institutions théâtrales nationales qui, comme acte fondateur de sa direction, décide de reprendre du passé, un spectacle intitulé Le Passé, d’après Léonid Andréïev. Volonté pour le metteur en scène de mettre sur le même plan « la disparition du théâtre et la disparition à venir de l’humanité »1.

Un auteur russe, relégué à l’oubli après la révolution de 1917, joué au Théâtre de l’Europe en 2025. Tout un symbole.

Cette même année 1917, dans une Europe déjà en plein suicide, un autre auteur, français celui-ci, écrivait comme message de vœux le 31 décembre :

« Mon cher Lionel

Je t’envoie mes vœux les plus chaleureux pour l’année 1918. Pour ma part j’ai renoncé à croire que les années soient nouvelles et puissent apporter un bonheur qui est désormais derrière moi, dans le passé. Mais cela ne me fait pas désirer moins vivement que soient heureux ceux que j’aime. »2

Marcel Proust, toujours à la recherche d’un temps, perdu, d’un passé, perdu, mais retrouvé grâce à la puissance de la littérature et de l’écriture. Plus le futur est incertain, plus j’ai l’impression, surtout, que nous préférons un passé désirable à un futur incertain ; que l’Europe, toujours aux prises avec son passé, n’arrive pas à envisager un futur, aussi hypothétique soit-il. Panne d’imagination ou imagination dystopique.

Nous, Européens, vivons donc avec nos fantômes, et les spectres de 1917, 1918, 1933, 1938, 1939, et bien d’autres planent toujours sur l’Europe... L’un de ces spectres en particulier, ou plutôt un mort-vivant, à Moscou, souhaitait ceci à son peuple pour 2026 :

« Nous croyons en vous et en notre victoire ! », a-t-il lancé, assurant que ses troupes combattaient « pour leur terre natale, la vérité et la justice ».3

Discours digne d’un siècle passé, mort et enterré, mais dont les fantômes nous hantent toujours.

Face à lui, que souhaitait le président ukrainien ?

« Que veut l'Ukraine ? La paix. À n'importe quel prix ? Non. Nous voulons la fin de la guerre, pas la fin de l'Ukraine. »3

L’un souhaite la victoire, quand l’autre souhaite la paix. L’un n’entend que la guerre comme mode d’existence et d’interaction des nations, quand l’autre souhaite la paix dans la justice.

C’était la leçon que nous pensions avoir apprise du « siècle des excès »4 (mais apprend-on jamais de ses erreurs ?) : la construction possible d’un droit et d’une justice internationaux et le refus concomitant de la guerre comme instrument de politique nationale et de règlement des différends. La « guerre hors-la-loi » et la « paix par le droit »5.

Souhaiter donc pour 2026 une Europe et un monde un peu plus pacifiés, autant que faire se peut.

En attendant, nous nous débattons avec nos fantômes. Mais depuis Les Perses d’Eschyle, le théâtre sait les convoquer, les fantômes, et les faire parler pour mieux exorciser les démons de notre monde et de nos sociétés. Démons tant collectifs qu’intimes. (Je vous conseille à ce propos d’aller voir le tellurique et incandescent film de Chloé Zhao, Hamnet, qui sort le 21 janvier prochain et que j’ai eu la chance de voir en avant-première.)

Voilà, je crois que c’est avec cela que nous sommes aux prises, autrices et auteurs dramatiques : avec les fantômes. Et nous pouvons leur lancer, tant tragiquement que dans un grand éclat de rire, avec compassion ou ironie : « Bien dit, vieille taupe ! »6. Tenter de mettre en lumière ces fantômes, de leur parler, de les faire parler et, par là, de les apaiser.

Voilà ce qui fait de nous des « contemporaines » et des « contemporains » (en-dehors des cases et des catégories des appels à projets et autres dispositifs d’aide à la création) :

« le contemporain n’est pas seulement celui qui, en percevant l’obscurité du présent, en cerne l’inaccessible lumière ; il est aussi celui qui, par la division et l’interpolation du temps, est en mesure de le transformer et de le mettre en relation avec d’autres temps, de lire l’histoire d’une manière inédite, de la "citer" en fonction d’une nécessité qui ne doit absolument rien à son arbitraire, mais provient d’une exigence à laquelle il ne peut pas ne pas répondre. »7

En 2026, je nous souhaite donc de cerner les « inaccessibles lumières » et d’être en mesure de « transformer le temps », notamment grâce à la puissance de l’écriture, pour atteindre enfin un futur désirable. Pourvu que cela ne soit pas un vœu pieux !

Je finirai avec Neolina, une retraitée ukrainienne vivant à Vychgorod, qui, citée dans le Courrier international, confie n'avoir qu'un seul souhait pour 2026 : « Qu'il y ait de la lumière. Puis tout le reste suivra »8.

Hugo Valat

2 Lettre de Marcel Proust à Lionel Hauser, le lundi 31 décembre 1917

4 Patrice Touchard, Christine Bermond, Patrick Cabanel, Maxime Lefebvre, Le siècle des excès, PUF, 2010

5 « Protocole de Genève » de 1924 et « Pacte Briand-Kellogg » d’août 1928

6 William Shakespeare, Hamlet, Acte I, Scène 5

7 Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Éditions Payot & Rivages, 2008