Écrire ?

Les artistes font partie des incompris. Un peu comme nos politiques. Il y a ceux qui sortent du lot, les leaders éligibles, les têtes d’affiches. Ceux qui rendent possible une œuvre comme une loi ou une promesse électorale. Et il y a les autres, soldats de l’ombre, parfois simples rouages essentiels et invisibles, parfois laissés pour compte.
Aux côtés du public ou des électeurs, ils contribuent à faire les rois. Et à les défaire. L’amour et le rejet se nourrissent du même sang. La star et le président sont censés avoir une audience populaire, ils ne s’adressent en fait qu’à leur ‘’fan base’’. Les luttes les plus sincères ne deviennent qu’un effet de com’, au sens communautaire. Quelle que soit la place d’où on s’exprime, la déconnexion avec le reste de la population (et vis à vis des autres communautés) semble aujourd’hui inéluctable.
C’est le tragique de la situation actuelle, qui rend toute parole inaudible à la majorité. La société n’est plus qu’un conglomérat de minorités pas silencieuses.
Au lieu de donner la leçon et de mettre en avant la si haute importance de notre fonction d’autrice/auteur auprès d’institutions et d’un public qui n’en ont cure, j’ai fait le choix de revenir à mon premier et seul amour : Le théâtre. Les émotions viscérales et authentiques, l’exemplarité d’un parcours de vie, l’incarnation vibrante et généreuse, la force évocatrice du verbe... Rien de mieux pour fédérer les énergies positives et donner encore l’illusion de faire société. De faire sens. Car même illusoire, c’est ce rêve qui nous maintient en vie.
Grégoire Aubert
À l'aube de 2025, le monde du théâtre se trouve à la croisée des chemins. L'essor des technologies numériques, et notamment de l’IA, risque de bouleverser notre rapport au spectacle vivant. Algorithmes qui suggèrent des répliques, scénographies générées en un clic, personnages virtuels... La tentation est grande de s'y perdre.
Certains y voient une menace pour l'essence même du théâtre, fondé sur la présence physique et l'échange direct entre acteurs et spectateurs. D'autres, au contraire, y décèlent de formidables opportunités pour réinventer notre art et toucher de nouveaux publics.
La vérité se situe probablement entre ces deux extrêmes. Le numérique ne remplacera jamais la magie d'une représentation en chair et en os. Mais il peut l'enrichir, la prolonger, la démocratiser. À nous, artistes et professionnels du théâtre, de nous emparer de ces outils pour créer des expériences inédites, tout en préservant l'âme de notre art.
Le théâtre de demain sera hybride, surprenant, mais toujours profondément humain. C'est notre responsabilité d'y veiller.
La société du spectacle permanent que Guy Debord avait pressenti est désormais advenue. Chacun cherchant sa minute de gloire, le discours politique en est lui aussi de plus en plus réduit à de la communication immédiate à laquelle personne ne peut plus se fier ni s’identifier. Dans cette ère de la post-vérité où la valeur même de la parole et de l’information sont mis en doute, comment les textes de théâtre et le théâtre lui-même peuvent-ils encore résonner et trouver leur place, autrement que comme simple moyen de distraction ? Que représente encore cet art dans le brouhaha de notre époque ? Je crois qu’il est essentiel et probablement encore plus nécessaire en ces périodes troublées. Chacun d’entre nous tentons, à travers nos écritures, à rassembler, questionner, provoquer, toucher, faire bouger les consciences. Nous sommes des tisseurs de mots et d’histoires à faire vivre debout, sur la scène. Des inventeurs de personnages à travers lesquels chacun pourra, nous l’espérons, être emporté, rire, pleurer et en finalité se reconnaître un peu. Theatron, le lieu d’où l’on voit. A ma place d’enseignant de pratique, notamment auprès de la jeunesse, je mesure aussi chaque jour à quel point les écritures théâtrales sont à ce point puissantes qu’elles en viennent à percuter les a-prioris et à proposer d’autres regards face aux problématiques qui nous agitent. Elles sont aussi un point de ralliement possible où chaque parole prononcée par les comédiens, mais aussi chaque silence laissé, revêtent un sens particulier qui peuvent laisser une trace profonde en nous. Face au flot ininterrompu et souvent agressif des réseaux sociaux et des médias, le théâtre reste encore cet espace où l’on invite chacun à prendre le temps. Nous savons bien que le théâtre ne changera pas la marche du monde. Mais je suis convaincu qu’une pièce qui a su rencontrer intimement une lectrice ou un lecteur, une spectatrice ou un spectateur, est à même de modifier profondément ses propres perceptions. Et ainsi lui permettre de devenir un peu meilleur.
Une très belle année 2025 à toutes et tous !
Ces six ans à la tête des EAT-Méditerranée auront été une belle aventure individuelle et collective Ensemble nous avons réussi à fédérer autour de nos actions des théâtres institutionnels ou non, des structures d’enseignement, des mécènes. Le nombre de nos adhérents à triplé en 3 ans. Nous sommes aujourd’hui 66.
Le plus satisfaisant est d’avoir réussi à rassembler au sein d’EAT-Med toutes ces autrices et auteurs. Chacun participant à son niveau à la réussite du tout. Les maîtres mots de ce succès sont : partage, qualité, convivialité, humanité, écoute, entraide et collectif.
J’ai veillé à ce que le succès de nos actions territoriales profite aussi aux EAT nationaux qui nous ont toujours soutenus.
Présider cette association fut consommateur de temps. Je l’ai fait avec plaisir. J’ai beaucoup appris au contact de chacun d’entre vous. Vous m’avez témoigné, pour la plupart, amitié et soutien. Ce fut une expérience humaine extrêmement riche.
Je quitte la présidence ; je ne tire pas ma révérence, ne raccroche pas les gants, je ne balance tout le fourbi comme disent nos amis allemands. Simplement je vais donner la pipe à Martin la façon néerlandaise de dire qu’on passe le flambeau. Cette flamme qui m’a animée au cours de cette mandature continuera j’espère à brûler. Le futur de l’association sera ce que vous en ferez.
Je vous remercie toutes et tous de votre confiance qui ne s’est jamais démentie.
Dans la tradition Celte, la nuit du 31 octobre était dévouée à la célébration de l’esprit des défunts. Autour de grands feux de camps et de banquets se déroulaient des rituels permettant aux morts de rejoindre leur famille. On se déguisait et on portait des masques pour tromper les démons, car cette nuit-là, la frontière entre les morts et les vivants était particulièrement fine, disait-on... cette porosité résonne particulièrement aujourd’hui. En Ukraine, à Gaza, au Liban, les morts et les vivants se côtoient dans un sordide ballet devenu habituel. Ailleurs, les inondations meurtrières et pluies diluviennes nous rappellent que le monde se fissure et que les gouvernements n’arrivent pas à se mettre d’accord sur une solution commune à la crise environnementale. Aux Etats-Unis, la possibilité de la réélection d’un octogénaire réactionnaire et délirant à la tête du pays inquiète les plus fragiles, les marginalisé.es qui constituent l’immense majorité du territoire. Et c’est précisément dans ces moments suspendus que l’écriture peut émerger dans toute sa puissante nécessité. Au bord du gouffre, à cheval sur le crépuscule, écrivons pour nos morts, écrivons nos morts, écrivons la poétique du passage, de nos incertitudes et des états de flottement.
˗ Le tiret est le symbole du dialogue. Dès qu’il s’inscrit sur la feuille, celui qui parle doit laisser la place à un autre. Grevisse (béquille de l’écrivain) nous dit en parlant du tiret qu’il « marque le changement d’interlocuteur dans les dialogues, en combinaison ou non avec les guillemets ». Bon, nous les guillemets, on s’en fiche ! Au théâtre ça parle du début à la fin, donc pas besoin de guillemets. Ça parle tout le temps… sauf quand on utilise les italiques pour les didascalies qui sont, dit le grec ancien « les instructions du poète dramatique à ses interprètes ». Et là, c’est Robert qui parle (le Petit !)
˗ Où veux-tu en venir Marwil ?
˗ Ben je voulais juste dire que je ne comprends pas pourquoi en politique, ils ne respectent pas le tiret… qu’ils parlent les uns par-dessus les autres. Et on ne comprend pas ce qu’ils disent.
˗ Et si on leur faisait faire du théâtre ?
˗ Hum… ou mieux, si on leur imposait la didascalie il se tait et écoute l’autre ce serait pas mal non ?
˗ Ouais mais… déjà qu’ils ne tiennent pas compte du résultat des votes…
Septembre 2024
Un questionnement d’autant plus présent à l’entrée d’une année de changement des responsables des EAT au niveau national et à celui de notre délégation.
La réponse peut paraître simple. Il y a déjà 12 ans, Jean-Marie Piemme l’esquissait dans son Message pour la Journée internationale du théâtre :
"La grande vertu du théâtre n'est pas dans sa capacité de bonté ou de compassion, dans une rectitude bien-pensante ou dans une bonne conscience victimaire.
Elle réside dans son obstination à faire voir le visage contradictoire et tourmenté du réel, sa grandeur et sa bassesse, sa gravité et son dérisoire, sa séduction et sa malfaisance. »
Mais depuis l’écriture de ces lignes, les obstacles à cette « grande vertu » se sont-ils éloignés ? Les tentatives d’imposer censures et auto-censures ont-elles disparues ou s’affichent-elles sous la grimace de la bonne conscience victimaire ?
À défaut d’une réponse satisfaisante à ma question initiale, faut-il renoncer à la passion de l’écriture théâtrale, se contenter « d’écrire pour le tiroir », ou s’accomoder de la fadeur consensuelle ?
Chacun et chacune restent libres de leurs choix. Alors pourquoi pas :
« des phrases parlées, des phrases mordantes comme de l'acide, ou brûlantes comme une flamme, d'autres suaves, lumineuses et fraîches comme des sources d'eaux vives dans le désert aride du langage conventionnel ». (Jack London, Martin Eden)
Juin 2024
En
guise de mise en bouche, le Printemps des comédiens. Montpelliéraine d’adoption
depuis maintenant six ans, c’est un temps fort de la programmation théâtrale
que j’attends toujours avec beaucoup d’impatience. L’occasion de voir certains des
grand noms emblématiques de la scène théâtrale contemporaine, ceux-là même qui m’accompagnent depuis le début de mon
parcours, tels des figures rassurantes ou de lointains mentors. Mon geste
artistique évolue en leur compagnie, et, d’année en année, de festival en
festival, je ne cesse de confronter ma pratique à la leur.
Cette
année, à la lecture de la programmation, c’est une sensation douce amère qui
s’empare de moi. La compagnie rassurante se mue progressivement en
fossilisation inquiétante. Le monde évolue ; il semblerait pourtant que
ceux à qui l’on choisi de donner la parole pour raconter ses contours sont
toujours les mêmes.
Depuis
que je travaille, en tant qu’autrice, en tant que femme autrice, en tant que
jeune femme autrice qui encore doit faire ses armes, je n’ai pu que constater et
le confronter, parfois brutalement, à la difficulté d’accéder à la
programmation. Et finalement, cette année, en lisant une énième fois les même
noms que lorsque j’ai commencé il y plus de dix ans mon parcours théâtral, je
me sens lassée.
Après une rapide analyse de la programmation, dans laquelle on décompte trois spectacles adaptés des tragédies grecques antiques, deux adaptations de Tchekhov, et une seule pièce écrite par un auteur de théâtre contemporain, une première question me monte à la gorge :
Où sont les auteurs ?
Ces choix de programmation donc, me laissent les bras ballants et la bouche pleine de questions :
Pourquoi cette obsessions pour le patrimoine littéraire ?
Pourquoi systématiquement adapter des œuvres du répertoire classique ?
Il n’est pas ici question de nier la qualité indéniable de ces œuvres, ni de remettre en question le pouvoir poétique et politique de la parabole comme outil de réflexion et de prise de distance sur notre propre réalité. Seulement, pourquoi cela semble-t-il être le seul moyen employé par les metteurs en scènes et artistes qui ont voix au chapitre ?
Pourquoi ne pas aussi, dire les choses de façon plus frontales, en mettant en avant des œuvres écrites à nôtres époques, par celleux qui vivent notre époque et qui racontent notre époque ? Pourquoi se contenter de dépoussiérer encore et toujours les archives trouvées dans les greniers de notre Histoire ? Pourquoi ne pas faire la part belle au vivant, au contemporain, au ici et maintenant ?
Si je déplore cette programmation, c’est aussi parce qu’elle est à des années lumières de la réalité de la diversité de celleux qui travaillent au quotidien dans le spectacle vivant. Celleux qui jour après jour se battent pour faire entendre des voix dissonantes et pour écrire de nouveaux récits.
Et lorsqu’il est question de diversité, je ne peux m’empêcher de noter également la surreprésentation de metteurs en scènes et auteurs masculins. Sur environ 22 spectacles, seul cinq sont uniquement écrits et mis en scène par des femmes. Un pourcentage qui fait tristement écho aux réalités déjà décrite dans les deux rapports rédigés par Reine Prat en 2006 et 2009, pour l’observatoire des inégalités entre hommes et femmes.
Alors, où sont donc les femmes ?
Jean Varella, directeur et programmateur du Printemps des comédiens, interrogé au sujet de l’inégalité de représentation des autrices et metteuse en scène, déclare avoir conscience de ces inégalités et travailler à les défaire, tout en adoptant une posture presque fataliste sur la situation
Et puis tout le monde ne souhaite pas et ne peut pas relever le défi de l’amphithéâtre d’O.
On est en chemin mais loin de la parité et ça nous a beaucoup taraudé, bien sûr. On n’y arrive pas ! Voilà ce qu’on s’est dit ! On tient des tableaux d’équilibre et on savait bien qu’on n’y arrivait pas. Il n’y a pas d’excuses. Parmi toutes les équations à résoudre, trouver un spectacle de femmes pour l’amphithéâtre, ça a été compliqué.
Il est un fait qu’il y a davantage d’hommes qui montent des productions.
Ce à quoi j’ai envie de répondre, la première étape ne serait-elle pas dans ce cas, de leur donner ces moyens de production précisément pendant le temps fort qu’est le printemps des comédiens ?
Nous le
hurlons, nous le crions, nous le scandons et pourtant, trop rare sont ceux qui
nous écoutent. Si l’art, tel qu’il se targue d’être dans ces festivals qui sont
autant de temps fort pour la culture, veut véritablement être politique, source
d’ouverture d’esprit et de construction d’un monde meilleur, plus juste et plus
inclusif, et bien il doit alors être divers.
La diversité des récits. Voilà ce qui fait cruellement défaut dans cette programmation du printemps des comédiens: la diversité des représentations et des récits.
Dans cet édito, j’aimerais lancer une bouteille à la mer, un appel aux metteurs en scènes : et si, la prochaine fois que l’on vous donne les moyens d’une production, vous n’iriez pas consulter les catalogues et les innombrables sélections faites par les comités de lecture qui font un travail titanesque et acharné pour mettre en lumière la vivacité et la très grande qualité des textes écrits par les auteurices de théâtre contemporaines ? Et si, dans le prolongement de ce mouvement, vous mettiez à profit votre notoriété et vos moyens pour donner à la parole et celleux qui s’evertuent de crier dans le noir des histoires toutes aussi puissantes et bouleversantes que nos chers tragédie antiques ? Et si, vous les accompagniez et décidiez de prendre le même risque, celui, finalement, de l’inconnu et de la tentative ?
Et si, finalement, plutôt que d’attirer les foules avec des histoires que l’on connaît, reconnaît, , que l’on nous a déjà servi à toutes les sauces et qui, d’une certaine façon, nous rassurent, comme une moelleuse et réconfortantes madeleine de Proust, vous choisissiez de nous servir un plat totalement inédit, qui nous bouscule, nous surprend, et nous déplace ?
Ceci étant dit, c’est mon carnet sous le bras que je pars écumer les festivals, espérant comprendre les rouages de cette grande forêt, et probablement, trouver, dans la voix et les gestes des artistes, de nombreux trésors cachés dans les sous-bois.
« Ça recommence
L’esprit dans tous les sens
Une obsession
Un magma
Un grondement des profondeurs
Un tremblement qui s'annonce.
Sans savoir de quoi il s'agit
C'est déjà là.
Ça a commencé sans nous
Malgré nous
L’envie d’écrire.
Se cacher pour rédiger des lignes à la va-vite
Voiture
Chambre
Petit coin à l’abris du monde
On tape frénétiquement sur le clavier.
Quelque chose arrive en nous
Mais quoi
Une obsession
Nous le savons
Un histoire trop grande
Trop large
Trop immense.
C'est si terrible et délicieux
Mais surtout terrible
Et aussi délicieux.
Que veut le cœur ?
Que veut la tête ?
Est ce un message à comprendre
Un code à déchiffrer
Un enfant dont il faut accoucher ?
Comme une impatience
Une douleur goûtue
Un vide plein de bruits indistincts.
Encore des histoires qui toquent à la porte
L’âme est pleine de récits pointus
Qui cognent contre les parois
Heurtées au corps
Prisonnières du temps que nous n’avons pas pour écrire.
C'est leur silence qui fait mal
C'est la paresse de la main qui est leur chaine
La paresse de l’esprit qui trouve mille autre occupation
Que celle de leur donner la vie.
Cours, main
Dans un coin du journal
Cavalez mes doigts
Pour me soulager
De la pression-minute
De la cocotte-explosion
Avant qu’esprit et corps éparpillés
Je fasse la Une au petit matin. »Pouvons-nous avoir un regard aiguisé et décalé sur les émotions, les frustrations, les désirs de nos personnages et leur singularité sans être nous-même rempli de paradoxe.
Car l’hypersensibilité est bien paradoxale et concentre des besoins complètement contradictoires.
L’hypersensibilité chez l’auteur pourrait se manifester alors dans le besoin d’être lu et la peur de ne pas être à la hauteur ou paradoxalement de briller trop fort. Mais aussi par un immense besoin de solitude et le besoin d’être connectée en permanence aux autres.
Il y a aussi dans l’acte d’écrire, quelque chose de l’ordre du contrôle car l’on peut tout dire, tout effacer, tout réinventer. Dans l’écriture cette hypersensibilité est donc une alliée. Elle vient contre balancer le contrôle. Et le contrôle vient contre balancer cette hypersensibilité.
Elle se manifeste par une empathie pour nos personnages tout le long de leur parcours. On examine leurs comportements à la loupe avec jubilation, on les ressent dans chacune des situations, ce sont leurs émotions qui intéressent les écrivain(e)s. Pour les ressentir, les scruter, en rire et en pleurer.
Les autrices et les auteurs choisissent des sujets qui les touchent et les bousculent personnellement. Ces sujets deviennent des projets et les accompagnent pendant des années, pour certains des siècles !
Car le besoin ultime de l’autrice et de l’auteur est d’avoir des projets qui fassent sens sans jamais se sentir enfermé. Comme le besoin de s’engager paradoxalement au besoin de liberté !
L’hypersensibilité devient une arme et la clef de la création !
Sur le plateau éclairé les comédiennes et les comédiens disent ses mots
Ils incarnent avec leur corps, leur souffle ces personnages qui , un jour, lui ont rendu visite.
Il les a vus se parler, agir, vivre devant lui.
Alors il a écrit, des dialogues, des monologues, des silences, des apartés : tout ce qu’il voyait, qui le traversait, des situations, des conflits, des apaisements .
Maintenant, cela ne lui appartient plus et c’est bien.
Il est à la fois fier et malheureux.
Fier d’avoir écrit cela, malheureux d’avoir écrit cela.
Il regarde les spectateurs qui regardent la pièce telle que le metteur en scène l’a imaginé, que les comédiens offrent ce soir à ceux qui se sont réunis
Il est l’auteur, un nom sous le titre sur l’affiche.
Il est assis au fond de la salle dans le noir ».
J’écris l’éditorial de mars , au soleil dehors sur une table
Je m’absente , reviens et trouve la feuille au sol .
Je la ramasse. En la saisissant je suis saisi.
Des mots sur un papier, pour qui, pour quoi, à quoi bon ?
Et bien je le reprends et continue à écrire.
Ecrire : cette exigence intérieure qui nous anime, nous, drôles d’oiseaux à plumes : les autrices et les auteurs d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
Ecrire pour le théâtre ? Mais personne ne lit du théâtre
Pourtant on parle de la langue de Shakespeare, de la langue de Molière, des écrivains de théâtre il me semble.
Ils sont morts et enterrés. Ouvrez les écrans, les ordis, les tablettes, les smartphones, regardez les images, elles vous diront le monde.
Elles me projettent dans un monde ou une image, une info chasse l’autre.
Laissez moi retrouver le temps devant une feuille blanche.
Parce qu’en plus vous écrivez encore au stylo !
Pire, parfois au crayon et sur un petit cahier !
De grandes œuvres sont nées sur un petit cahier.
Beckett a écrit “En attendant Godot” sur un petit cahier.
Voila que vous vous prenez pour Beckett et vous attendez le succès comme lui attendait Godot .
Je n’ai pas cette prétention, simplement tendre un miroir à mes contemporains, mes sœurs et frères humains « qui ici bas vivaient »
Voila Villon maintenant !
En miroir pour qu’ils se voient seuls, fragiles mais ensemble.
Je suis là, dans le noir, au fond de la salle.
LAURA DESPREIN (Blois)
Tchékhov écrivait dans ses carnets : « Les yeux des hommes ne s’ouvrent qu’en temps de malheur ». Saluons l'arrivée de la nouvelle année en gardant les yeux, le cœur et l’esprit ouverts.
Au regard de la situation un peu partout dans le monde, je forme des vœux pour que l'art sous toutes ses formes, la musique et naturellement en ce qui nous concerne, le théâtre, soit un vecteur de contacts, d'apaisement et d'échanges. Je ne sais pas si le théâtre peut nous sauver de la barbarie mais il peut nous aider y faire face. Que chaque action, aussi petite soit-elle, contribue à construire des ponts plutôt que des murs, qu’elle favorise la confiance plutôt que la méfiance.et nous invite à réfléchir à la complexité des rapports humains.
Nous avons plus que jamais besoin d'union, de solidarité. Je vous souhaite le meilleur pour votre vie personnelle et vos projets artistiques, les EAT-Méditerranée auront à cœur d'être à vos côtés.
Le dialogue de théâtre comme tentative de dénouer le nœud gordien. Alexandre le Grand fit l’expérience de l’inextricable nœud de Gordias. Pour gagner la bataille il dut trancher ce nœud de son épée. Ainsi pourrions-nous comparer la parole théâtrale à une ou plusieurs lames affutées tentant de trancher le nœud gordien. Un combat singulier où l’arme suprême est la parole. Nécessité alors pour qui écrit pour le théâtre de maîtriser l’art du combat en plus de celui de la langue. Le théâtre comme force de frappe en somme.
Sauf qu’ici, qu’on soit sur la skéné, ou dans le theatron, pas d’enfants crevant de trouille sous les bombes, pas de femmes violées et assassinées, pas de torture, blocus et tous ces maux terrifiants. On tente la sublimation.
« Homme de guerre mon petit salaud je veux faire le bourreau de ta haine comme tu fus le bourreau de nos vies » dit Jean-Pierre Siméon dans son Stabat mater furiosa. À quoi j’ajouterai : « Homme de guerre pose ton arme et viens t’asseoir dans le theatron pour voir, entendre, sentir, saisir ton inhumanité. » Maigre pouvoir que celui du théâtre sur la paix… mais tant pis on essaie quand même !
Novembre 2023
Ne nous bandons pas les yeux, la période n’est pas à la gaudriole !
Peut-être que, comme le mien, votre sourire affiché du matin, partant d’un bon pied vers une belle journée de transmission, de création et de partage, s’efface petit à petit à l’écoute des nouvelles du jour, rarement folichonnes, annoncées d’un ton presque indifférent par les journalistes radiophoniques.
Non, les dernières infos des fronts n’incitent pas à se réjouir, les rapports sur l’état de santé de la planète non plus et que dire de l’énième folie destructrice provoquée par le droit inaliénable de posséder une arme sur le sol de l’autoproclamée plus grande puissance mondiale ?
Alors, nous, dramaturges, gens de théâtre, que pouvons-nous faire face à tout cela ? Que pouvons-nous faire lorsque, pétris de ce mal à notre monde, nous rédigeons des œuvres cathartiques qui appuient encore là où cela fait mal ? Devrions-nous regarder ailleurs, quitte à nier que la maison brûle ? Est-ce faire œuvre utile que d’enfoncer le couteau dans la plaie ? D’exprimer tout haut, ce que d’autres éprouvent tout bas ? Et que pouvons-nous faire, artistes dépendants du désir de l’autre que nous sommes, lorsqu’un programmateur nous demande, « Oui, bon, très bien votre petit histoire, là, mais, est-ce que c’est drôle ?
Octobre 2023
AMELIE MOULLIAC (Lavérune)
Bon Couleur
Après que Louise m’ait proposé d’écrire l’édito du mois d’octobre je suis passée par toutes les couleurs – Rouge /
Trop cool je vais pouvoir écrire tout ce que je veux parler à mes acolytes communiquer en langage codé relayer une humeur autrice lâcher une bribe d’idée partager une question étincelle et Bim – Vert /
Vert-pomme malade chewing-gum aux pommes – Gomme tout ce que tu as écrit patate un éditorial ce n’est pas une balade un poème une chansonnette andouille – Vert je vais vomir je déteste l’odeur de l’andouille je passe – Jaune /
Chaussette jaune…
Indigestion manifeste – Je n’ai aucune idée de ce qu’on écrit dans un éditorial. Qu’est-ce qu’ON écrit ?
Qu’est-ce QU’ON qu’est-ce QUE – QUOI que QUI – qu’est-ce qui est bon
Qu’est-ce qu’il est BON d’écrire ?
…
/
)
40 euros le tweet
10000 le snap
40000 le live insta c’est bon ça étincelle – Orange /
Éditorange sera mon édito qui ne sent bon que l’automne et l’orange du matin qui tient mais
Est-ce que c’est bon – Orange ?
C’est automnal c’est gai lumineux ça ne plombe pas et en même temps ça n’agresse pas orange c’est pas mal ça fait consensus – Orange – Orange c’est bon – Tiens
BON
Encore
Ami.e autre tiens
« Bon »
Juste un mot attrape – Marron /
Un marron dans le pavé
Attrape
É
DI
TO – Tiens
Mon cadeau
« Bon »
Dans le cochon tout est bon nous sommes les cochons
Nos mots gribouillés comme autant de feuilles tombées – Marron – œuvrant à reconstituer la ramure feuillue qui de toute façon a disparu
Tombée dans la mare
Comme Bon lui semble.
Septembre 2023
LOUISE CARON (Anduze)
Rentrée : subst. fém. syn. d’été en partance. Temps venu de ressortir claviers et projets enfouis sous les tongs et les maillots de bains.
Il fut chaud cet été dans le Sud. Il fut plein, pour les plus chanceux[1] , plein de musique, de danse, de théâtre. On nous avait annoncé la mort du spectacle vivant dans une lente agonie post-virale, c’était oublier un peu vite qu’un Phénix toujours renaît de son cadavre ou de ses cendres, brillant, insolent, tenace, indispensable.
Le public est venu en nombre au festival d’Avignon[2]. Pour la première fois le OFF a eu l’honneur des colonnes de Télérama. Pour la première fois aussi au village du OFF, une librairie et Place des auteurs, partenariat festival/EAT, où conférences, tables rondes, lectures chuchotées, ateliers d’écritures se sont succédés pendant trois jours dans le plaisir des échanges, la joie des partages aussi ardente que la chaleur.
Encore du monde à la Maison Jean Vilar pour découvrir les maquettes des textes soutenus par le dispositif Constellations (EAT, AF&C, SACD). Et du monde toujours dans les théâtres où se jouaient les sélections de l’an dernier.
Première Approche (collaboration entre les EAT, l’AAFA et le SNMS) a été accueillie cette année une journée entière à la Chartreuse (centre national des écritures pour la scène) pour la mise en espace de quatre textes issus du catalogue. Réussite artistique, ambiance amicale ; le prestige du lieu a quelque peu atténué son éloignement.
Sans oublier le plaisir de se retrouver le 12 juillet au soir, pour la première fois au bord du Rhône, dans la convivialité du pot interprofessionnel.
Plusieurs délégations des EAT étaient présentes au Festival. La nôtre a proposé devant des salles combles, à l’Espace Alya et à La Factory, neuf lectures de grande qualité, en présence des auteurs.
Merci à toutes celles et ceux qui ont participé d’une façon ou d’une autre à ces évènements, les ont imaginés, organisés, reçus, les ont fait vivre au nom de notre association.
Une mention particulière à Jacqueline Schütz qui nous a si bien accompagnés durant toutes ces années.
Comme les écoliers que nous avons été, nous abordons cette saison des projets plein nos cartables, regonflés. Pugnaces aussi car on sait ce qui nous attend : restrictions budgétaires, inflation, fermetures de lieux... Plus que jamais nous devrons être présents, soudés, défendre nos droits, défendre le théâtre, aussi le faire vivre dans sa diversité. Si rentrée est synonyme de bilans et de bonnes résolutions, que celle des EAT se fasse sous le signe de l’Engagement.
[1] En France quatre personnes sur dix ne partent pas en vacances pour des raisons économiques.
[2] Une hausse de 20% par rapport à 2019, près de 2.106 billets vendus pour les 1491 spectacles. Le In a compté un taux de remplissage de 94% avec 122 000 spectateurs pour ses 44 spectacles.
Juillet 2023
JEAN-MARC STEICHER (Tournon-sur-Rhône)
Monologue d’un rideau rouge
Un
rideau rouge ? Celui du théâtre ? C’est vieux ça ! Ca sent la
poussière ! Ca sent l’enfance de
chacun, la vieille enfance, un peu rance, celle qui se blottit. D’autres disent :
ça n’existe plus ! Ca fait théâtre de paroisse, théâtre de boulevard,
salle communale. Qui a passé commande d’un monologue sur une disparition annoncée ?
J’y vais quand même ! Moi, l’oralité, je la côtoie, j’en suis imprégné, à force de faire le buvard. C’est comme l’odeur de tabac - pour ceux qui s’en souviennent - on dirait que certains tissus sont faits pour la garder. Moi… c’est pareil ! J’ai le souvenir de tout. Je suis la mémoire du monde. La mémoire épidermique et abyssale du monde. Ils ont un pacte, les autres, les auteurs et les comédiens, pour que ça bruisse de partout, pour que ça remonte jusqu’à moi. Je suis imbibé de leur arrière-monde, de leurs tourments et de leurs déchirures (pour parler comme eux !). Ne croyez pas que, derrière moi, un autre monde commence. C’est sans frontières. Du moins, c’est ce qu’ils disent. Ils aimeraient que je sois transparent, que mon épaisseur et mon opacité ne soient que des leurres, genre fausses évidences, le mensonge plié en quatre avec la vérité à l’intérieur. (Quel langage !)
Côté coulisse, ça se cherche souvent du regard. Ils disent qu’avec les écritures contemporaines, c’est pas gagné ! Ils ont des angoisses, ils disent qu’ils ont des raisons d’avoir des angoisses. Le contemporain, on en parle, sans savoir où il se niche, ni dans quoi il se mouche. Ca circule, ça se dépêche d’être de son temps. Moi, avec mon drapé, je suis d’une autre époque. Mais quand je me lève, j’ai toujours les mêmes frissons. Eux aussi. Mais quand je vois leur tête…
Juin 2023
Chaque 1er juin, depuis 2015, à l’initiative de l’association Scènes d’Enfance-Assitej, nous fêtons les écritures dramatiques pour l’enfance et la jeunesse.
Quel formidable évènement, à l’orée de l’été, pour célébrer ensemble la vitalité des écritures théâtrales jeunesse et les faire découvrir aux enfants, comme aux adultes ! Car la particularité de ces écritures-là, d’une diversité et d’une richesse foisonnantes, c’est bien qu’elles ne s’adressent pas seulement aux enfants, mais plutôt à la part d’enfance présente en chacun.e de nous. Elles osent aborder des sujets aussi graves que ceux présents dans des pièces dites pour « adultes », elles le font cependant à travers le prisme, le regard de l’enfant, tout en veillant à « ne jamais insulter l’avenir », comme le dit Fabrice Melquiot lorsqu’il évoque son geste d’écrire à partir de l’enfance.
Chaque texte est un voyage et un outil qui aide l’enfant à grandir et à se construire dans un monde en perpétuel mouvement. Et les enfants adorent lire du théâtre ! J’ai eu la chance d’en avoir la preuve durant toute la saison 2021-2022 où j’ai été l’autrice associée au formidable projet Théâ de l’Office Central de la Coopération à l’école. Ils ont soif de dialogues, de vie, d’émotions fortes, ils sont tous des adultes en devenir et n’aiment pas qu’on les infantilise avec des historiettes qui n’abordent pas leurs vrais problèmes d’enfants et la violence des situations et des émotions auxquelles ils sont très souvent confrontés.
Pour ma part je l’avoue, les années passant, je lis bien plus de pièces de théâtre jeunesse que de pièces dites pour adultes -peut-être certainement pour me raccrocher à l’enfance qui doucement s’enfuit de moi- mais surtout car j’y trouve ce que j’y recherche : de la drôlerie, de la fantaisie, de l’inventivité, de la pétillance, et de la gravité.
Et j’éprouve une immense joie, à écrire pour les enfants et les adultes réunis.
Alors en ce début juin, je vous invite à lire ou à relire ces auteurs-autrices qui consacrent une large part de leur œuvre à ces écritures théâtrales jeunesse : Suzanne Lebeau, Dominique Richard, Nathalie Papin, Sylvain Levey, Dominique Paquet, Antonio Carmona, Catherine Verlaguet, Philippe Dorin, Françoise Du Chaxel, Fabrice Melquiot, Karin Serres, Fabien Arca, Caroline Stella, Sébastien Joanniez, Catherine Zambon, Evan Placey, Sarah Carré, Gwendoline Soublin, Simon Grangeat, Sandrine Roche, Céline Bernard, Stéphane Jaubertie, Pauline Sales, Adrien Cornaggia, Catherine Benhamou…
Et pour cela, il suffit de plonger au cœur des éditions qui publient les textes de théâtre pour la jeunesse : Les Éditions Théâtrales, Espaces 34, L’École des Loisirs, Lansman, Les Solitaires Intempestifs, Actes-Sud Papiers-Heyoka Jeunesse, Koïné…
Sans compter tous les textes d’auteurs et autrices qui n’ont pas encore été publiés ou dans des éditions plus confidentielles. Cette liste n’est pas exhaustive, aussi bien pour les auteurs-autrices que pour les éditeurs, j’espère qu’ils m’en excuseront… !
Mai 2023
PHILIPPE JOSSERAND (Château Renard)
Liberté ! Liberté ! Joli mois de mai ! La vie commence à 60 ans pas à 64 !!! Alors fais ce qu’il te plait… S’il te plait ! Commence par éteindre ta télé ! Éteins ton portable… Sors, va voir la vie, respire une montagne, écoute le chant d’un oiseau, lis sur un banc, écris des mots doux sur un coin de ton cœur ou crie tes maux au-delà des murs, fais un truc sensé quoi ! Ta vie est courte ! Fais un truc beau pour toi, pour nous, pour l’humanité, au moins pour être heureux ! Tu te le dois bien… Éveille-toi, serre dans quelqu’un dans tes bras, je ne sais pas moi… Fais une action, un don de toi ! Combat la bête rageuse qui t’asservit au temps, libère-toi de des élites qui te gouvernent dans la tyrannie, médite surtout et sur tout… Soigne tes souffrances persistantes… Sers à quelque chose, à quelqu’une ou quelqu’un… Tu vois, c’est tout ça, le mois de mai… Ça, c’est la vie ! Oui, je sais avec toi, il y a toujours un mais !!! Alors arrête de nous gonfler et va au théâtre
Avril 2023
HUGO VALAT (Avignon)
Même si l’adage voudrait que l’on ne se découvre pas d’un fil, le climat y invite, pourtant. Que voulez-vous, « y’a plus de saisons ! » Ça pourrait être drôle si ce n’était pas tragique, même si nous savons bien quelle est la force du rire tragique au théâtre. En son temps, Charles d’Orléans pouvait le célébrer, le Printemps
« Il n’y a
bête ni oiseau
Qu’en son jargon ne chante ou crie :
« Le Temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie. » »
Aujourd’hui, il faudrait écrire :
« Il n’y a
plus bête ni oiseau
Qu’en son jargon ne chante ou crie. »
Point final. Déclin de 30% des oiseaux communs en France d’après l’Office français de la biodiversité, disparition de près de 80 % des insectes en Europe en trente ans… Pourtant, il y a deux semaines, je remarque un rouge gorge en train de nicher dans un grand cyprès de mon jardin. Il fallait le voir, passer sa journée à sélectionner minutieusement ses matériaux de construction – comme une autrice ou un auteur choisit ses mots – et faire des allers-retours dans l’arbre. C’était beau à voir. Espérons que dans quelques années nous n’aurons pas à écrire sur « la disparition des rouges-gorges » comme Pasolini écrivait sur « la disparition des lucioles » il y a presque cinquante ans, déjà.
Mars 2023
ROGER LOMBARDOT (Laurac-en-Vivarais)

Il y a une douzaine d’années, en préface d’un ouvrage regroupant dix de mes pièces, Gilles Costaz écrivait ceci :
«Comment être un auteur tragique aujourd’hui ? En nos temps de tragédies renouvelées et multipliées, cela pourrait sembler évident. Mais, nous le savons depuis Eschyle, écrire des tragédies, ce n’est pas reproduire le malheur, ni jouer sur la corde sensible du spectateur. C’est trouver le langage qui parle à la fois au nom de la communauté des hommes et au nom d’une seule personne, l’auteur. Le cri doit être unique et universel… »
N’est-ce pas la question que devrait se poser chaque auteur lorsqu’il se penche sur son clavier pour écrire une nouvelle pièce : Qu’ai-je à dire qui soit unique et universel ? S’il ne trouve pas la réponse, peut-être devra-t-il la chercher dans son jardin. C’est la raison pour laquelle je me promène toujours une bêche à la main.
Février 2023
HERVÉ NOUVEL (Vence)
Une contrainte à te lier !Longtemps je me suis demandé ce qu'écrire était, je ne me le demande plus : je ne saurai jamais !
Une introspection involontaire ? Après quelques années je commence à dégager des réactions types, des émergences inconscientes, des difficultés chez les participants et je tente de nous aider à en prendre conscience.
Un jeu ludique ? Pléonasme ! Qu'importe, on a souligné, échangé, argumenté. On a ri même, confiance dans le groupe, pas de jugement, le texte tout seul sur sa sellette.
Une contrainte ? Les participantes viendraient à l'insu de leur plein gré ?
Un exercice de français ? Comment des faibles en orthographe auraient laissé projeter leur manuscrit sur écran ? Pour soutenir un malentendant ? Démontrer une particularité de génétique textuelle ? Pour mieux suivre le fil rouge, la construction, mieux revenir de l’œil sur une lecture hachée...
Et si d'aventure on remplace un lapsus lingue par un lapsus calami, on ne se moque pas mais on rit.
C'est tout cela à la fois un atelier, et bien plus, car la même recette donne toujours des saveurs différentes, magie du groupe, faste du partage, avec un groupe on produit plus...
Quand nous réunirons les textes écrits en trente minutes, peu ou pas retouchés, du vrai, du vivant, du spontané, de l’improvisé, attachantes contraintes. Nous découvrirons les malicieuses chimères d’une ex- de 80 printemps, les éclats de rire d’une ado de 75 balais, et assisterons à la victoire d’une mamie de 70 piges sur ses maux. À propos piges n’est-ce pas un peu comme édito ?
Janvier 2023
LOUISE CARON (Anduze)
Décembre 2022
STEPHANIE SLIMANI (Toulon)
« Les mots ne sont pas que des mots »
Je m’entends encore prononcer cette phrase, souvent, devant des élèves comédiens.
Les mots sont de la chair, la pensée vivante et immédiate d’un personnage. Ils ne sont pas les « sujets, verbe, complément » d’un auteur car l’auteur lui-même leur a donné la chaleur de la vie avant de les coucher sur le papier. Voilà tout l’enjeu du théâtre, de la mise en scène aussi. Retrouver le feu mais comme s’il naissait à l’instant. Le comédien ne doit pas seulement jouer mais absorber la matière du texte. À nous de trouver la suspension parfaite qui transforme une phrase, une didascalie, en une émotion, en un regard. Trouver la vérité.
Et quelle chance pour un metteur en scène d’avoir un auteur contemporain, bien vivant, qui peut le guider et l’éclairer dans son travail. Deux paires de mains qui enlacent le plateau pour se mettre au service d’une histoire et au milieu, le corps et la voix des acteurs.
Les mots ne sont pas que des mots, ils sont des langues qui glissent, des yeux qui cherchent, des doigts qui saisissent et des cœurs qui palpitent. Du texte « In carne ».
Novembre 2022
CHRISTOPHE MARACHIAN (St Jean de Muzols)
Un dialogue avec l’enfance. Une façon d’attraper mon ombre et la recoudre.Pour être enfin complet. Entier.Faire exister ce qui n’est pas. Dire ce qui n’arrive pas à être dit. Partir en Utopie.
Non pas dormir. Rêver.
Car, enfin, comment supporter le monde tel qu’il est ? A ce point désenchanté que la voracité de quelques fous guide la léthargie d’une multitude aveugle.
Oui, comment échapper à cette réalité ? À ce monde ?
Puisqu’il n’a de cesse de nous rattraper et de nous jeter face contre terre. De nous forcer à regarder l’obscénité et la souffrance. La cruauté et l’outrance.
De nous balancer à la gueule que tous nos combats pour le sauver sont vains. Ou presque. Malgré les victoires quotidiennes sur le terrain. Les liens que l’on parvient à tisser. Les projets que l’on porte à des sommets. Ces plaies qu’on participe à panser.Avec joie. Cœur. Et foi. En l’humain. En l’enfance.
En une possible étoile.
Parfois le choc de réalité est trop irulent. L’urgence trop pénétrante. L’avenir trop effrayant. Au point de perdre tout espoir. Jusqu’à la révolte.L’art, le théâtre, l’écriture relèvent de l’utopie. Et c’est peut-être bien de cette étoffe que nous sommes faits - au bout du compte - en tant qu’espèce. Depuis nos origines.Alors malgré nos défaites. Malgré la promesse absurde de l’apocalypse. Rêvons. Car, parfois, fuir est la seule façon de vaincre.
Octobre 2022
JEAN-MICHEL BAUDOUIN (Piney)
Cette histoire, cocasse et tragique, illustre ce que vivent les porteurs de projets, dans notre époque dominée par une logique financière de courte vue. Les mêmes responsables économiques et politiques, qui se plaignent de la mort programmée de leurs territoires, sont souvent les premiers à montrer leur peur et leur mépris des initiatives venues de la population.
Nous, artistes, écrivains, auteurs de théâtre, comédiens, ne vivons que pour et par le public. Nous ne pouvons exister que grâce à un réseau de lieux de proximité, qui permettent rencontre et partage, fidélisation des spectateurs. Les petits ruisseaux faisant les grandes rivières, l’addition des groupes concernés, de village en village, finit par faire une foule assoiffée d’art et de poésie. Art et poésie sont une des meilleures armes pour lutter contre le vide des trop fameuses diagonales.
[1]« Quai des Arts », gestionnaire par convention de « L’aiguillage », ancienne gare de Polisot – 323 habitants, commune viticole d’appellation champagne.
Septembre 2022
LOUISE CARON (Anduze)
Penser l'imaginaire comme un envol.
Le théâtre est au cœur de notre activité professionnelle, de notre engagement personnel. Nous nous questionnons de façon récurrente sur notre rôle, notre impact, notre utilité. La pratique théâtrale (artistique en général) peut-elle transformer le monde ? À quoi sert le théâtre, celles et ceux qui gravitent autour - auteurs, comédiens, metteurs en scène, producteurs, diffuseurs - si le public, n’est pas au rendez-vous ?
Le spectacle vivant est un art du partage, sans public nous sommes amputés de notre partenaire essentiel, celui pour lequel nous œuvrons. La crise COVID a laissé des traces profondes dans les habitudes de consommer ce qu’on nomme communément la culture (en vérité, c’est quoi la culture ?). D’ailleurs, pour la majorité des gens, celle-ci n’est pas théâtrale. Aujourd’hui plus qu’hier, les concerts, les séries à la demande se taillent la part du lion. Le spectacle se consomme désormais chez soi, à l’abri des autres, sans idée de communion ou de partage.
L’émergence de ce nouveau mode de consommation culturelle est-elle en rapport avec les immenses inquiétudes liées au climat, à la géopolitique, à la crise économique ? Au repli sur soi, à une forme d’égocentrisme, voire de nombrilisme, d’atomisation des individus ?
L’art vivant est-il en mesure de traduire nos craintes, de nous aider à les tenir à distance, de nous pousser vers l’AUTRE ? Est-il une mise en abymes et une possibilité de dépasser l’anxiété grandissante que l’on constate dans nos sociétés mondialisées post-industrielles ? Qu’allons-nous faire de la saison 22-23, en tant qu’auteurs de théâtre ? Quelles réponses nos pièces peuvent-elles offrir à ces questions ?Quelles propositions ferons-nous émerger qui produiront de la beauté et du rêve sans perdre la réflexion, sans tomber dans les pièges idéologiques ou les modes de penser dominantes ?
Le défi est lancé, à nous de le relever.
« L’imagination veut toujours à la fois rêver et comprendre, rêver pour mieux comprendre, comprendre pour mieux rêver. » Gaston Bachelard, 1943, L’air des songes.
Juin 2022
DANIELLE VIOUX (Marseille)
Le monde dont nous pensions avoir le mode d’emploi glisse sous nos pieds sans pitié. Qu’y faire ? Comment rester debout ? En écrivant, peut-être, sans préjuger d’autres engagements ailleurs. Mais nos mots sont-ils nécessaires ? Pour nous ? Pour les autres ? Ce combat pour que nos écritures circulent, pour qu’on les entende et les reprenne, pour qu’on nous les demande, vaut-il l’énergie que nous y mettons ? Et cette mélancolie qui parfois nous submerge, qu’en faire ? Ecrire, oui, sans autre but que cela, parce que l’écriture porte ses propres surprises. Et elles ne sont pas toujours là où nous les attendons.
Le film, Un triomphe, inspiré parait-il d’une histoire vraie, raconte l’histoire d’un comédien, un peu oublié de la profession, qui monte une mise en scène d’En attendant Godot avec des détenus. Au-delà du thème du théâtre qui nous transcenTde et nous rend plus humains, au-delà de la nécessité de l’art partout où les blessures saignent, partout où l’on perd pied, il pose aussi la question de qui donne et qui reçoit dans un atelier artistique, ainsi que la question du texte qui va bien au-delà des mots qui le composent dans ce travail d’humanité. Et finalement, il questionne la hiérarchie de nos activités d’artistes.
Cette semaine, mon instant d’écriture le plus joyeux et le plus fort aura été un atelier donné dans un ehpad public. Cela faisait presque deux ans que je devais le faire, et puis le covid, tout ça…L’animatrice se bat avec les budgets pour inventer de la vie, faire entrer des intervenants, ouvrir le lieu. J’étais contente, sans trop savoir ce qui allait être possible ou non. De fait j’ai vite vu qu’ils n’allaient pas, ne pouvaient pas, ou peu, écrire. Alors j’ai tapé sur mon ordi ce qu’ils proposaient en réponse à mes jeux d’écriture et à la fin, je leur ai relu l’ensemble de leurs productions, que nous travaillerons en lecture à voix haute la semaine prochaine. L’une des participantes a dit avec un grand sourire : C’est nous qui avons fait ça ? Et les lumières dans les yeux de tous, et dans les miens sans doute, disaient l’importance de l’instant. Je me suis dit, au diable les angoisses existentielles, la mélancolie et le désir d’être confortés. Vivons la joie de ces moments, savourons ce sentiment mystérieux et doux de toucher parfois à l’essentiel.
Mai 2022
STEPHEN PISANI (Avignon)
Alors quoi ? On se résout à tout abandonner ? Nos esprits sont à ce point gangrenés, malades, que nous n’entrevoyions comme porte de sortie que celle de la tentation du fascisme ? Comme une assemblée de Pandores, certains d’entre nous voudraient ouvrir la boîte. Comme le désir de jeunesse qui nous anime lors de la toute première fois. « On ne peut pas savoir si on aime tant qu’on n’a pas goûté » peut-on lire parfois au détour de commentaires sur les réseaux sociaux. L’Histoire devrait pourtant se rappeler à nous. Et il ne faut pas chercher très longtemps pour trouver de bien tristes exemples des applications concrètes des politiques extrémistes. Y compris dans l’actualité récente. Et malheureusement, à l’heure où j’écris ces mots, le danger est là. Bien réel.
Et le théâtre alors dans tout ça ? A quoi est-ce que ça sert, le théâtre ? Eh bien, il ne sert pas justement. Il ne sert/serf rien. Le théâtre est précisément cet espace où les cartes sont toujours rebattues, où les certitudes s’envolent. A chaque instant. « Je sais que je ne sais rien » nous dit l’adage socratique.
Le théâtre, effectivement, pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Et nous, autrices et auteurs dramatiques, tentons de toujours sonder au plus près les failles et les fragilités de notre humanité. Pour rappeler à celles et ceux qui se croient tout puissants qu’il leur faut redescendre de leurs piédestaux. Pour nous mettre en face de nos choix de société et de leurs conséquences. Pour nous faire ressentir et réfléchir sur ce qui se joue en nous et pour les autres face à une situation déjà connue de nous ou projetée dans un possible hypothétique. Pour nous donner à entendre et goûter les mots vrais, ceux qui nous percutent et nous font vibrer au plus profond de nos âmes, ceux qui ont encore du sens.
Nous écrivons des pièces de théâtre car nous avons envie de croire encore que la partie n’est jamais jouée complètement. Et nous avons raison de le faire.
On pourrait bien sûr se demander si tout cela est bien raisonnable, écrire du théâtre, dans ce moment où nous sommes peut-être déjà entrés dans une « Troisième Guerre Mondiale », où notre humanité même semble menacée par des bouleversements climatiques désormais irréversibles.
Je crois justement que le théâtre est plus que jamais nécessaire. Chaque époque a son lot de turbulences et la scène a toujours agi comme un révélateur de nos comportements. La fiction théâtrale vient nous interpeller, avec souvent plus de crudité, de sincérité et de force que ne le font les reportages médiatiques.
A travers toutes ces histoires que nous partageons, ces personnages que nous (ré)-inventons, nous cherchons inlassablement et avant tout à créer du commun, à nous rappeler qu’au fond nous sommes toutes et tous dans le même bateau. Qu’il n’y a pas de vainqueurs et de perdants. Et que nous devons sans cesse nous questionner face à celles et ceux qui prétendent détenir la vérité.
Récemment, j’ai découvert la réédition d’une pièce de 1937, La maladie blanche, de l’auteur tchèque Karel Čapek, qui imagine un monde dans lequel un virus venu de Chine frappe mortellement les plus de quarante ans. Visionnaire, semble-t-il. Mais là où l’histoire devient intéressante c’est que le personnage principal, un modeste médecin, le docteur Galèn, met au point un traitement et propose une seule condition pour dévoiler sa découverte : que toutes les nations s’engagent à ne plus faire la guerre.Alors imaginons quelques instants, à l’instar du Docteur Galèn, ce monde possible.
Imagine all the people living life in peace.
En attendant, écrire, jouer, mettre en scène, transmettre. Inlassablement. Pour continuer à nous sentir vivants. Parce que c’est notre raison d’être.
La parole théâtrale, je le crois profondément, est cathartique. Les mots d’un auteur qui nous parviennent à travers le corps et la voix des acteurs qui les interprètent, nous aident souvent à panser nos blessures et à mieux appréhender les défis qui nous attendent. A nous de savoir les écouter et de les laisser entrer et résonner en nous. Pour aller au-delà des idées pré-conçues. Pour mieux savoir déjouer les stratagèmes des charmeurs de serpents et des rois thaumaturges. Pour nous souvenir que rien n’est jamais totalement acquis et qu’il nous faut toujours recommencer.
« Le monde entier est un théâtre. Et tous, hommes et femmes n’en sont que les acteurs », comme Shakespeare aimait à le dire.
Alors tâchons d’inventer et donner à voir les plus beaux spectacles. Et de nous demander, toujours, tels des enfants découvrant un autre enfant pour la première fois, « qui est cet autre devant moi ? ».
Janvier 2022 (Anduze)
MICHEL CARON
Cette question je la posais (me la posais), en février 2020. Je ne pouvais entrevoir le proche bouleversement de nos existences et de nos écritures.
Entré dans le confinement, je faisais appel à ces chemins de liberté où le seul maître est l’inattendu. Depuis, l’inattendu s’est érigé en maître. L’interrogation « quelles urgences ? » semble perdre de son sens face aux projets au mieux remis, souvent oubliés.
Alors, écrire, mais pourquoi ? Quelle nécessité d’ajouter un manuscrit de plus à un marché déja saturé ? À chacun et chacune d’apporter ses propres réponses.
Peut-être franchir un obstacle auquel on ne s’était pas encore confronté, que l’on envisageait pas de surmonter. Le retour de l’inattendu par la petite porte ? Aussi par attachement à cette clameur qu’est l’écriture théâtrale. Pour reprendre les mots de Léo Ferré définissant la poésie « Elle doit être entendue comme la musique. Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie. Elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale. »
Aujourd’hui, les mots sont attaqués de toutes parts, de multiples voix voudraient les rendre asexués, simples outils au service d’idéologies de la bien-pensance. Mais il reste une liberté : écrire sur la portée théâtrale les mots des folies humaines. Non pas les figer sur le papier, un écran, ou dans je ne sais quel gadget. Mais espérer, malgré tout, partager nos musiques.
Septembre 2021
LOUISE CARON (Anduze)
Tout le monde l’espère après une année 2020 où le spectacle
vivant a vécu retranché. Je perçois chez nos adhérents le désir de se retrouver
« pour de vrai ».
Une embellie au moment du Festival d’Avignon à permis à notre association de
proposer des lectures avec la mise en lumière de 6 autrices et auteurs à Alya
le théâtre et à La Factory dont nous remercions chaleureusement les
responsables Michèle Albo et Laurent
Rochut pour leur accueil.
Certains de nos projets ont été reportés. Le temps est venu de les concrétiser. En particulier le projet de fêter les 20 ans (+1) des EAT par une action culturelle et une rencontre interprofessionnelle autour d’un buffet.
La date est fixée au 16 Octobre à Avignon où La Factory nous recevra pour des lectures en confidence et le « banquet ». Le 17 Octobre nous tiendrons notre AGO. Avec l’élection de notre Conseil d’administration et de notre président(e) pour 3 ans.
Pour moi le moment du bilan mes 3 années de mandature est arrivé.
J’avais énoncé en décembre 2018 à ma prise de fonction mon objectif pour les EAT méditerranée : faire bouger les lignes. Le but est atteint grâce à la volonté de toutes celles et de tous ceux qui m’ont soutenue dans cette entreprise. L’association s’est professionnalisée, elle a recruté des membres plus jeunes qui seront en capacité de prendre la relève le moment venu. Le statut des auteurs est toujours précaire il faudra être attentif à le défendre. Les démarches administratives ressemblent au parcours du combattant... Il y a du pain sur la planche pour notre délégation.
Et il ne faut pas oublier l’essentiel, le cœur de notre travail, l’écriture dans un monde où le théâtre est souvent considéré comme non essentiel.
Alors à nos claviers et vive la rentrée.
Juin 2020
STÉPHANIE SLIMANI (Toulon)
La théâtralité se résume parfois à ces deux mots. Pendant mes ateliers, je les souffle souvent à mes élèves, si une improvisation tourne en rond notamment : « Faites surgir le Quand soudain ! ». Passe d’un état à un autre, fais apparaître la dramaturgie ! Surprend, saisis, bascule !
Quand soudain, le 16 mars, le dehors a pâli. Les rues sont devenues menaçantes, des espaces nus dans lesquels toutes les peurs se sont projetées. Avec quelle tension nous croisions les autres, évitant même les regards, animaux curieux et masqués. Je suis peu sortie. Une fois par semaine pour faire quelques courses. Et, à chaque fois, la sensation de partir dans une expédition dangereuse. Respirer l’air extérieur, prendre quelques rayons de soleil, moi qui ne le voyais pas dans mon appartement. Revenir après une heure, franchir le seuil de chez soi comme un refuge. La soudaineté avec laquelle nous avons pu passer d’un mode de vie à un autre est vertigineuse. Quand soudain. Dystopie des dix premiers jours. Le monde d’après, l’idée folle que tout est en train de changer. Stupeur de tous, réseaux abreuvés d’idées, d’avis, d’images, d’expériences. Nous, tous, enfermés dans nos petits cubes, faune à l’abri dans son habitat, nous participions à l’expérience collective. J’en aurais pleuré. Des espoirs de solidarité, d’écologie, de ralentissement. Le monde d’après n’aura duré qu’une poignée de jours. C’était à vivre tout de même. Le Quand soudain ne garantit jamais que l’improvisation se termine bien. Seulement de saisir le spectateur un instant. De le suspendre à l’histoire. Qu’avons-nous fait de nos vies suspendues ? Avons-nous été surpris de ce qui est devenu essentiel à nos yeux ?
Je me réjouissais de tout ce temps pour écrire. Habituellement j’écris mes pièces dans une sorte de fièvre, souvent en quelques jours et nuits qui s’enchainent. Dormant peu, tapant avec frénésie ce qui sort tout haut de ma bouche. Les histoires se construisent des mois durant puis jaillissent. Un corps étranger que je dois expulser. J’écris. Puis Noir, puis Fin. Je n’ai plus rien en moi. Mots-virus exorcisés. Calme intérieur revenu.
Première annonce de 15 jours de confinement avec la possibilité d’un prolongement. Je calcule. De quoi raconter oui. Du temps pour écrire, enfin. Je m’installe deux jours plus tard devant l’ordinateur, quelques idées qui traînent déjà depuis quelques mois, un projet un peu plus concret d’adaptation à faire. Et…rien. Pas un mot. Je suis déconcertée, agacée sûrement, ces idées alors ? Cette créativité débordante qu’on m’envie souvent ? Comment vais-je remplir ce temps, de quoi ? Je n’écris rien parce que je n’ai rien à dire, parce que je suis, avec tant d’autres, dans cet état d’apesanteur collective, je suis dans le Quand soudain. Dans l’œil du cyclone. Ensuite, il y aura des mots, du vivant à décrire, des expériences à partager, des conclusions oui, très certainement. Mais pendant, je ne peux pas.
Je laisse alors la place à mes mains. Mes mains aiment aussi modeler l’argile, brasser les pigments, glisser dans les creux et les pleins, créer la vie et les volumes. Une grande trousse de maquillage de théâtre. Mon visage, la toile. Je me peins, chaque jour. Je vais m’imposer une régularité quotidienne. Je maintiens la discipline avec laquelle je travaille habituellement. Je partage cela sur les réseaux, seul public dont je dispose. L’art devient une bulle fraîche au milieu du marais anxiogène virtuel, chaque jour il me donne un petit souffle supplémentaire. Je découvre qu’il le fait pour bien d’autres. Je reçois de nombreux messages. Voir mon visage maquillé fait du bien. De nouvelles routines se construisent. Très rapidement. Photographes, vidéastes, auteurs, danseurs, musiciens, comédiens deviennent les balises de mon quotidien confiné. Ils tiennent chaque jour, je tiendrai. Le soir, je danse, La nuit, je ne dors pas, je pense aux pigments. Je n’ai ni écrit, ni lu. Pendant deux mois. C’est mon corps qui qui a pris le relai. Corps qui danse, mains qui peignent. Couleurs.
Qu’avons-nous fait ? Quels rituels avons-nous gardé de la vie d’avant ?
Femme seule confinée, je peux enfin savoir ce que je fais pour moi, et ce que je fais pour les autres. Epilation, peau douce, beauté mains pieds visages, aisselles, rentrer le ventre, sourire poitrine, sourcils silhouette, poils petits capitons. Je vous fais le maillot ? Le maillot ? Plages et cuisses fermées. Plus besoin d’artifices. Le masque en tissu remplace le masque social. Je n’ai à vivre que de moi-même. Ma féminité ne me définit pas au milieu du Quand soudain. Juste moi. Et je constate que je ne change rien. Satisfaction d’être soi-même et seulement soi-même avant pendant et après.
Je regarde ces mots, sont ceux que vous lisez, là, tout de suite. Ce sont les mots du monde d’après qui n’existe pas. Les premiers mots que j’écris depuis le 16 mars. Maintenant ils nous lient, vous et moi. Comme nous liera pendant longtemps, ce Quand soudain de nos vies, deux mois d’une improvisation collective à grande échelle. Quand l’improvisation commence, on en ignore toujours la chute, c’est là toute sa saveur, c’est là toute sa beauté.
Mai 2020
SOPHIE SATTI (Gilette)
Les rideaux rouges se sont fermés sur la scène vide,
vidée. Le quatrième mur, perplexe, ne sait pas s’il doit se ternir, toujours
droit, entre l’absence du public et le noir derrière lui. Il est inquiet, se
fronce… des murmures suivent ses ondulations, il sera bientôt remplacé, avant
même que la lumière ne soit revenue… si la lumière revient. Il brûle de crier
« Oh rage, oh désespoir, oh vieillesse ennemie ! ». Quel est donc ce jeune
premier qui lui fait ombrage ? Un autre mur, le cinquième, celui qui s’allume
quand les salles restent closes, quand les informations enterrent la vérité,quand la peur prend le cœur en otage. Le nouveau mur est bleu, attrayant, il est le seul
endroit où l’on peut encore se réunir, partager, discuter. Un dernier verre
avant la fin du monde, un échange de bons sentiments, d’encouragement, et des
photos d’amour… Si seulement ! murmure le 4e mur, délaissé. Il
sait qu’il n’en est rien, si l’autre a la couleur de la mer, il brille surtout
par son triste paraître. Il est une illusion, une supercherie où le spectateur
lambda devient tour à tour scientifique, politologue, docteur, chercheur,
avocat, anarchiste, un merveilleux tour de passe-passe : quand on donne la
parole à tous, on n’écoute plus personne. Et dans cet incroyable capharnaüm,
les jeux du cirque sont lancés, les points sont comptés, le pouce sont levés,
si je ne t’aime pas, prends garde à toi ! L’essentiel est accompli,
l’attention, toujours portée ailleurs. Tandis que nos yeux médusés fixent un
fil d’actualité déjà vieillissant, les dieux de l’Olympe se réjouissent, votent
et légifèrent. Le travail, c’est la santé ! Les jeux sont faits, la tragédie peut faire son
entrée. Elle n’est plus une spécialité grecque, mais mondiale. Les acteurs
déclament, sans même savoir qu’ils jouent, s’indignent, invectivent, martelant
leur clavier comme ils ne battraient jamais le pavé. Sous leurs harangues, le
chœur des amis se tient en ligne, toujours prompt à s’indigner tandis que loin
au-dessus de leurs têtes, les dieux s’amusent, indifférents. Poséidon a cette
brillante idée : « et si on leur faisait coudre leurs propres
masques ? » Il reste notre pauvre héros, et son pauvre défaut, poussé
à son paroxysme, tragédie oblige : l’humanité aveugle. À 20H, les
applaudissements. Le spectacle est fini, le peuple est repu. Tout est en ordre, à un détail près. Les rideaux ne se
ferment pas. Nous ne sommes pas au spectacle. L’illusion était parfaite. Les
acteurs retirent leurs masques.
Le politologue averti, qui savait ce qu’il aurait fallu faire étape par étape depuis le début de la crise, retourne sur son ordinateur, télétravaillant, tandis que son fils de 4 ans hurle dans ses oreilles : papa, quand est-ce qu’on mange ? Le médecin indigné voit l’enterrement de sa grand-mère sur une tablette. Elle l’a élevé, il ne pourra pas l’enterrer.
L’anarchiste remplit son attestation. Elle fait tout dans les règles, comme d’habitude. Elle est au chômage partiel et avec 70 pour cent du SMIC, elle ne peut pas se permettre de payer 200 euros d’amende.
Le spécialiste du droit ne dort plus, le jour, la nuit, tout se ressemble. Il prend des somnifères pour la première fois de sa vie. Il voit les autres faire du sport, du yoga, de la méditation, suivre des cours en ligne et faire des apéros. Il n’y arrive pas. Il regarde son plafond et se demande où sa vie a merdé.
Les caissiers, les soignants, les postiers, les chauffeurs de bus et de poids lourds, les éboueurs, et tous les oubliés ont été envoyés au front, en première ligne. Merci à nos héros ! Merci ! Merci ! Merci aux couturières, aux bénévoles, à tous ces héros du quotidien ! Merci ! Merci ! Merci ! Pour eux, la médaille, pour les actionnaires, le chèque. Ah, n’oubliez pas de balayer en sortant, la privatisation attend ! La place est libre. Les commerçants, les restaurateurs, les entrepreneurs ont déjà été sacrifiés. Ils doivent travailler deux fois plus, pas le temps de manifester.
Le 5e mur n’en a pas encore fini. Il lui reste un atout, une dernière carte à jouer : la médisance. Ainsi Chacun se couchera en se disant qu’il y a de plus en plus d’abrutis, que si les gens se renseignaient un peu on ne serait pas dans cette situation, que c’est la faute des Chinois – toujours les mêmes, que vraiment, les gens sont devenus très cons, heureusement, que, Chacun, lui, pense. « Allo, la police ? Ma voisine est sortie trois fois aujourd’hui ! » Et par ce système de pensée, Chacun devient comme les gens de pouvoir qu’il exècre, ne cherchant pas à comprendre, à compatir. Il juge, il se sent plus fort, plus intelligent, il est au-dessus.
La connerie n’est pas contagieuse. La peur l’est. Elle pousse à toutes les infamies, et tous les héroïsmes, elle fait ressortir le meilleur, comme le pire. Collaboration, résistance, délation, passivité. Non, M. le Président, nous ne sommes pas en guerre. Les mots ont leurs poids et traînent les casseroles de leurs conséquences. Vous les avez sous le nez, enfin, sous votre masque.
Une autre illusion tombe enfin : le mur n’est pas le responsable. Il se nourrit de ce que nous lui donnons. Libre à nous de le laisser crever, de le réinventer. Nous sommes tous responsables. Nous sommes même responsables de ceux qui nous gouvernent.
Avril 2020
PHILIPPE CHUYEN (Toulon)
Pour ceux qui douteraient encore de l’absurdité du monde, les évènements de ces jours-ci devraient, semble-t-il, convertir les plus convaincus. Cette mise en parenthèse subite du cours des choses interroge le sens de nos vies, autant sur le plan historique que métaphysique. Oui, en effet, quel sens donner à tout cela ? La réflexion peut devenir abyssale si l’on n’a jamais dénié au monde, précisément, qu’il en eut un. Rappelons au passage que devant l’inconcevable, Dieu nous a souvent sauvé la mise… Il nous a légué l’espoir, c’est déjà ça. Mais alors, comment ne pas baisser les bras ? Comment garder la force pour trouver les mots, raconter un monde dont on sent bien qu’il nous échappe de plus en plus vite et de plus en plus loin. Pessimisme du temps présent qui me contamine ? Peut-être… Je mesure néanmoins, ô combien, l’avenir est bouché, sombre et noir, comme l’or dont nous nous sommes repus et qui va nous tuer, peu à peu : revanche de l’asservi !
Ainsi, à la débâcle que peuvent les auteurs ? Ceux qui brillent, qui éclairent ?... Des variations sur l’horrible mondialisation, la dénonciation du destin des femmes, le sort des migrants ... Sans doute. L’injustice toujours ?... Bien sûr ! Cependant que valent les idées quand les hommes crèvent de faim, que vaut la poésie lorsque la terre est un désert ? Picasso peint Guernica et l’horreur Nazie passe ; Brecht dénonce et le capitalisme vainc ; Giono célèbre la nature, la vie simple : on connait la suite… L’art toujours à la remorque des fusils, des puissants. Oui, triste destinée. Alors que dire, que faire ?... Merde ! Commençons déjà par un gros « Merde » ! Usons d’art comme reflet du monde et manifestation de son propre rejet : il n’a pas de patrie ! Il ignore superbement, survole le champ de bataille; œil d’aigle contemplant l’étendue du désastre, il lance : tout doit toujours recommencer ! Comme un certain Germain Nouveau, poète et mendiant, accusant le plaisir (penchant qui serait ici une des métaphores de notre propre malheur), hurlons : « mais l’amour triomphant met le pied sur ta tête ! ». Ainsi mes amis, avant de terminer, recommençons !
Mars 2020
LAURENT ROCHUT (Avignon)
Divertir sans périr
Le théâtre est bien élevé. Privé, il prend sa place dans l’industrie du divertissement et affiche souvent un supplément d’âme pour donner le change. Public, il endosse le cahier des charges de la bien-pensance et ne s’indigne que dans les clous du politiquement correct… Dans les deux cas, il arrive qu’il se rachète en nous consolant de n’être que des hommes, imparfaits, velléitaires et impuissants à inverser le cours d’un monde qui nous désole. Le spectacle prend alors l’allure de l’orchestre du Titanic et de son baroud d’honneur en plein naufrage. Ainsi en va-t-il de nos conditions de forains. Nous sommes toujours, depuis Molière, dans la main d’un Louis XIV et cela ne va pas mieux depuis que le client est roi.
Il n’est pas interdit cependant de rêver d’un théâtre qui ne soit pas l’instrument d’une politique, assigné par ses tutelles à remplir docilement sa fonction. Il ne faut pas moins de courage pour faire aujourd’hui un théâtre séditieux, insolent, maquisard, qu’il en fallait à Molière pour affronter la cabale des dévots ou railler la Morale par la bouche de Dom Juan. Les seules libertés qui aient du prix sont celles qu’on prend. Ne rien céder à cette quête, donc, fidèles à ces mots de Jules Vallès : «Il existe de par les chemins une race de gens qui, au lieu d'accepter une place que leur offrait le monde, ont voulu s'en faire une tout seuls, à coups d'audace ou de talent.»
Février 2020
Nos chemins mal fréquentés : ceux de l’écriture théâtrale. Chemins de liberté où le seul maitre est l’inattendu. Chemins serpentant aux antipodes de toute forme de politiquement correct, fuyant toutes les modes. Insensibles au sens d’où vient le vent et refusant de se soumettre à l’actualité-kleenex. Écrire sur aujourd’hui, autrement dit sur une période s’étirant nonchalamment des premiers récits mythologiques à demain matin. Avec comme instruments les conflits et les folies humaines. Écrire pour des spectateurs qui se faufilent vers les lieux où se joue le théâtre. Et aussi pour ceux qui en sont absents, qui peut-être sont morts la nuit dernière ou il y a plusieurs siècles. Pour ceux qui devinent à peine que le théâtre existe, ou qui en sont exclus, ou qui en ont peur. Et ceux pour qui ce n’est réellement pas une priorité
Nos chemins mal fréquentés : ceux de l’écriture théâtrale. Chemins de liberté où le seul maitre est l’inattendu. Chemins serpentant aux antipodes de toute forme de politiquement correct, fuyant toutes les modes. Insensibles au sens d’où vient le vent et refusant de se soumettre à l’actualité-kleenex.
Écrire sur aujourd’hui, autrement dit sur une période s’étirant nonchalamment des premiers récits mythologiques à demain matin. Avec comme instruments les conflits et les folies humaines.
Écrire pour des spectateurs qui se faufilent vers les lieux où se joue le théâtre. Et aussi pour ceux qui en sont absents, qui peut-être sont morts la nuit dernière ou il y a plusieurs siècles. Pour ceux qui devinent à peine que le théâtre existe, ou qui en sont exclus, ou qui en ont peur. Et ceux pour qui ce n’est réellement pas une priorité.
Écrire à haute voix,… le silence,… la lumière,… le noir.
Janvier 2020
LOUISE CARON (Anduze)
Que de bons
vœux accompagnés de neige, de chalets et d’étoiles qui, tout au long de janvier,
vont s'échanger au travers de la fluidité aseptisée de la Toile.
Nos plus vertueuses déclarations sur LA nécessaire prise de conscience des menaces qui pèsent sur la planète s’entasseront dans des usines de stockage, les data centers, consommatrices de 90 milliards de kWh (soit la production de 34 centrales électriques géantes, 4% de l’électricité mondiale)
Faut-il espérer que 2020 sera l’année du salutaire réveil ? Il semble bien que l’espérance soit restée prisonnière de la boîte de Pandore tandis que tous les maux se sont répandus sur l’humanité. Rien à espérer qui tombe du ciel, qui surgisse miraculeusement sous nos pas.
Nos acquis, que d’autres ont conquis pour nous il y a des années, il nous faut les défendre, préserver notre modèle social à la française, perfectible certes, mais qui a le mérite d’exister dans un monde moins en moins solidaire. J’ai trouvé dans un texte de Simone Weil (la philosophe) intitulé Examen critique des idées de révolution et de progrès, daté de 1937, cet extrait que je partage à la réflexion : « …la révolution d’un homme n’est pas toujours celle du voisin, loin s’en faut, même souvent elles sont incompatibles… Au fond on pense aujourd’hui à la révolution, non comme une solution des problèmes posés par l’actualité, mais comme un miracle dispensant de résoudre les problèmes. La preuve qu’on la considère ainsi, c’est qu’on attend qu’elle tombe du ciel, on attend qu’elle se fasse, on ne se demande pas qui la fera. »
Pour les
autrices et auteurs, 2020 sera un combat sur le plan artistique et sur le plan
social. Nos mots sont nos outils, nos armes pacifiques, le Crayon de combat de Gaston
Couté. Plus que jamais il faut être ensemble partager nos écrits, créer, donner
à entendre et à voir. Je terminerai cet éditorial sur une citation de Wajdi Mouawad : « Pour moi,
le théâtre est une forme symbolique d’attentat ; le spectateur est innocent, il
vient, il s’assoit, il ne sait pas ce qu’il va voir et puis… boum ! Il sort
fracassé par ce qu’il a vu et entendu. » Bonne année de
théâtre !
Décembre 2019
VINCENT DHEYGRE (Montfermeil)
« Ce qui ne me fait pas mourir rend plus fort. »
Vous n’aviez pas prévu – et moi non plus- d’élire un Président en kit, façon étagère Ikéa, en 19 pièces, soient douze fractures de côtes et de clavicule. Cette expérience ô combien douloureuse n’ayant pas soustrait définitivement aux E.A.T sa représentation officielle, l’association en est donc, selon Nietzsche, devenue plus forte.
Mais avant d’interroger cette philosophie de la blessure, je remercie toutes celles et ceux qui m’ont envoyé des messages de sympathie ou qui m’ont accompagné tout au long de cette épreuve. Lors des premières soixante-douze heures, ces messages étaient souvent les seuls dérivatifs à la douleur, là où les drogues médicinales étaient tenues en échec. Puisse cet esprit de corps, cette chaleur humaine, ce surcroit d’âme associative, s’exprimer à chaque fois qu’une adhérente ou qu’un adhérent croise sur son chemin les aléas ou les accidents de la vie.
Revenons à Nietzsche… Il n’y avait pas pire moment pour une vacance présidentielle : tout début de mandat, nombreux rendez-vous institutionnels à honorer, conception des projets, nouvelle équipe. Le risque était grand que l’association en soit déstabilisée. Mais l’ensemble du bureau, sous la magistrale égide de Dominique Paquet, s’est immédiatement mobilisé pour palier cette absence ; au point de cantonner la présidence des E.A.T au rôle de la reine d’Angleterre au moment du Brexit, ce qui témoigne du degré d’engagement de vos élus. Qu’ils en soient eux aussi chaleureusement remerciés !
Cet accident m’a aussi permis de percevoir une nouvelle fois la fragilité sociale et administrative de l’auteur quand il est empêché d’écrire. De retour au sein de notre « République des lettres », toujours aussi motivé sinon plus pour travailler à la défense et à l’amélioration du statut de l’auteur, je compte avec les autres élus du bureau sur votre soutien, votre engagement, et votre participation active afin de relever les nombreux défis qui s’annoncent.
Ainsi nous devrons faire face à la réduction drastique des fictions radio à l’antenne de France Inter, continuer de suivre et de vous informer des mécanismes de compensation de hausse de la CSG, travailler au sein du CPE à la reddition biannuelle des comptes d’auteur et à l’augmentation de la part auteur à 10% sur la vente des livres, être attentifs à la réforme de notre régime de retraite, mettre en place un comité de pilotage relatif à la gouvernance de notre protection sociale avec douze autres organisations professionnelles, examiner les conséquences de la suppression sans concertation préalable de la taxe fiscale collectée par l’Association de Soutien au Théâtre Privé : nous avons du pain sur les planches !
Voilà presque 20 ans, beaucoup prédisaient aux E.A.T une mort rapide. Les auteurs vivants ? Même pas morts ! Et ce qui ne fait pas mourir rend plus fort !
Président des EAT et Vice-Président de la délégation
Novembre 2019
CHRISTINE BERNARD (Mandelieu)
Noyée dans l’immensité du festival de Mouans-Sartoux, je me sens toute petite, presque égarée. Quelques rares exemplaires vendus suffisent à peine à couvrir les frais engagés par mon éditeur. Alors, pourquoi continuer à écrire ? Pourquoi m’obstiner, quand quelque 220 opus sont publiés chaque jour et que le mien n’a, avouons-le, aucune chance d’émerger de la masse ? Seuls les béotiens poseront la question ! Tout simplement parce que l’écriture n’a rien à faire des chiffres et des sordides calculs de rentabilité.
On écrit pour soi.
On écrit parce qu’on a peur.
On écrit pour sortir de sa bulle, ou pour s’y enfermer.
On écrit pour oublier, ou pour se remémorer.
On écrit pour voyager.
On écrit pour raconter.
On écrit par plaisir.
On écrit pour se rebeller.
On écrit pour prier.
On écrit pour dénoncer.
On écrit pour rire. On écrit pour pleurer
On écrit quand c’est nécessaire. Quand on n’en a pas besoin. Quand on en a envie.
Car écrire est, avant tout, un acte d’amour.
En rentrant, je me suis précipitée sur mon PC où m’attendait un texte en cours. J’avais besoin d’y replonger pour me laver du brouhaha de la foule. Vite ! De l’air frais !
Octobre 2019
JEAN-MICHEL GUIEU
On parle souvent de nos vacances, de nos
errances, dans les journaux, sur les réseaux, au sommet de hautes sphères et
au-delà de nos frontières. Ah là là, les Français. Un peu supérieurs, voyez.
Fiers. Leur langue, leur bouffe, leur modèle. La première intelligence, c’est
pas l’humilité. L’ironie, c’est que le french bashing, c’est aussi une spécialité autochtone.
Alors, coup de gueule ! À l’heure où certains publient leur premier ouvrage, remercions, en premier lieu… la France.
Par ce qu’elle m’offre d’éducation, de langue, de liberté, je dispose du droit de pensée et de l’écrire. Consultez le nombre de livres édités, par pays et par tête de pipe 1. La France, quatrième dans le monde, c’est pas rien ! Bon, rien trouvé sur les pièces éditées qui se verront jouées, tant mieux… pour un éditorial optimiste.
Il faut le dire : en France, ça crée dans tous les sens, ça lègue pour demain le miel de la confiance. Y a plus qu’à essaimer.
Et ça bourdonne aux EAT.
1. https://www.internationalpublishers.org
Septembre 2019
ANDRE MOREL (Jonquerette)
Lui, Boronali, anagramme
d’Aliboron et pseudonyme de Lolo, l’âne du Père Frédé, peignait avec sa queue.
Les critiques d’art furent grugés, le canular amusa la galerie, moins les
galeristes, et l’équidé resta célèbre dans l’histoire de l’Art du 20e
siècle. Elle, visage aux traits irréprochables, longs cheveux noirs, blouse
blanche à mi-corps, dessine en public ce qu’elle voit et répond avec le sourire
aux questions des visiteurs. Sa première exposition vient d’avoir lieu à Oxford
et elle a déjà vendu certaines de ses œuvres, peintures, sculptures, pour un
total de plus d’un million d’euros. Ai-Da, c’est son nom, est un robot
d’apparence humaine siliconée mais le corps truffé d’une masse colossale de
données picturales. On sait que certains comptes rendus sportifs sont déjà
rédigés par des algorithmes, qu’au Japon, Érica, un magnifique Golem
hiératique, présente le journal télévisé. Alors, à quand un robot-Beckett adhérent
aux EAT, joué à la Comédie Française et couronné par l’Académie ?
Juillet 2019
ROGER LOMBARDOT (Laurac-en-Vivarais)
On
m’a proposé de rédiger l’édito de juillet. Je viens d’enchaîner la reprise
d’une création et l’écriture d’une nouvelle pièce, je suis sec. J’imagine un
stratagème : reprendre un texte que j’ai écrit il y a une dizaine
d’années, concernant le festival d’Avignon, dans lequel j’évoque la
surabondance de compagnies, plus de mille déjà, dont plusieurs centaines
repartiront ruinées... Avec le recul, je le trouve un peu caustique, me demande
si c’est moi ou les temps qui ont changé. Non, je ne peux pas envoyer ça.
J’opte alors pour l’ouverture de la pièce que je viens de terminer : Ma rencontre avec Danyèl Waro, que je
présenterai en lecture à L’Isle 80, le 23 juillet, une manière de partager ce
qui nous rassemble au sein des EAT : l’écriture… Soudain, j’ai un doute.
Je consulte mes mails. J’avais en tête mille mots, je découvre effaré qu’on me
demande mille signes, espaces compris. Que peut-on raconter en mille
signes ? Le temps que je me pose la question, je les ai déjà dépassés. Désolé !
Juin 2019
ROLAND FEUILLAS (Miramas)
Quand j’ai commencé à faire du
théâtre avec des enfants et des ados dans les années 70/80, je ne trouvais
aucun texte contemporain qui me permette d’aborder des sujets sensibles
empreints de gravité, ou du moins qui s’éloigne d’une mièvrerie qui seyait alors
dans des textes trop scolaires. Je travaillais sur des contes, des récits comme
l’Odyssée ou le Roman de Renart. Depuis, des auteurs de plus en plus nombreux,
ont osé relever le défi. Certains puisant dans leurs souvenirs d’enfant,
d’autres s’appuyant sur des faits de société, mais toujours avec le recul
nécessaire qui universalise le propos et le rende accessible aux tranches d’âge
visées. Pour certains, l’objet du défi a évolué. Il est de faire entrer dans
l’école, des textes contemporains non scolaires qui peuvent bousculer les
préjugés des parents et même des enseignants. C’est ce que cherche à faire
l’action THÉÂ dont j’ai modestement contribué à la mise en œuvre en 2005. Une
vingtaine d’auteurs, pour la plupart membres des EAT, ont déjà participé à cette
action. Souhaitons-lui une longue vie.
Mai 2019
MARWIL HUGUET (BEAUTIRAN)
Avez-vous remarqué qu’on ne
demande jamais au boulanger comment il fait son pain ? On achète son pain
parce qu’on le trouve bon mais on ne lui demande jamais comment il fait son
pain. Alors qu’à la radio, lorsqu’un écrivain est invité, la question de savoir
comment il écrit vient toujours sur le tapis. Avec ou sans musique, à l’ordi ou
au stylo, dans une cabane en rondins ou un F2, le matin ou le soir ?
Si j’osais, je répondrais : c’est comme si vous me demandiez comment je fais l’amour. Comprenez qu’on ne veuille pas répondre à cette question intime. Et de plus on s’en fout ! Ce qui compte, c’est LE LIVRE : goûté, savouré, déshabillé sans ménagement quand on travaille le texte théâtral, annoté aussi.
Je vous ai tout donné de moi dans le texte et en plus vous voulez savoir comment j’écris ! On en a parlé avec mon voisin boulanger. Il a convenu que si quelqu’un lui demandait comment il fait son pain, il répondrait : « oh c’est tout un art ! » Et je vous jure que son pain, c’est de l’art.
Avril 2019
SABINE TAMISIER (Aubagne)
Écrire dans la douce chaleur
d’une maison, d’un jardin, dans une médiathèque bondée de livres, ou au cœur
même d’un théâtre où travaillent en symbiose les équipes administrative et
technique, tandis que dans la boîte noire l’équipe artistique cherche la voie
juste pour l’objet à venir.
Écrire en atelier d’écriture, en sourdine, en cachette, symphonie de nos plumes glissant sur les papiers.
Écrire mes peurs, tout ce que je ne comprends pas, ce qui me révolte et me touche.
Écrire pour prendre de la distance avec ce que je vis, et en même temps, examiner chaque chose à la loupe, pour qu’elle soit déposée là, sur une feuille, soulageant mon esprit.
Écrire pour être d’autres, multiple, chaque fois réinventée.
Écrire des voix, des forces, des énergies, des mots qui seront portés par des comédiennes et comédiens superbes et généreux, sur une scène de théâtre.
Écrire pour donner,
partager, faire entendre des histoires, aller à la rencontre et questionner
ensemble ce monde que nous peuplons.
Mars 2019
GILLES DESNOTS (Hyères)
Février 2019
DIANE SAURAT (Grasse)
J’écrirai mon édito, je répondrai à un appel à textes, je répéterai ma pièce, je commencerai mon prochain roman, j’enverrai le dernier …Avancer, projeter, remplir les pages blanches de notre agenda neuf. Mais profitons-nous ?Après une belle représentation, prenons-nous un instant pour dire : « Ouf! Tout s’est bien passé, le public était content » ?
Suspendons-nous le geste, un manuscrit posté, pour déclarer : « J’ai eu une belle idée, je crois l’avoir correctement servie » ?
Repensons-nous au matin à l’atelier productif que nous avons animé ?L’échéance remplie, nous œuvrons à la suivante, puis à l’autre. Comme si le plaisir risquait de nous pétrifier. Comme si le spectre du poète maudit nous magnétisait. La course en avant n’est pas une fatalité. Ne phagocytons plus notre temps.
Je vous invite à la pause. Osons jubiler ! Offrons cette caresse à notre nombril !
Prenons une bonne
inspiration et savourons !
Janvier 2019
GREGOIRE AUBERT (Nages et Solorgues)
Cette formule provoquait jusqu’alors chez moi des soubresauts de rire.
Théâtre privé et subventionné, égos surdimensionnés et génie de l’humilité, puristes et opportunistes, formatage et liberté de création, ombres et lumières... Ces mille manières de vivre son art peuvent difficilement se regrouper sous une même bannière, fut-elle ‘’familiale’’…
Noël et la réunion des siens fut une illumination quasi divine.
Chaque famille a son cortège de figures de
style et de coeur, chaque clan a ses parrains, ses patriarches et ses soldats ;
ses prisons, ses blessures et son avenir ; ses névroses, sa G.Z et sa pudeur.
Ce qui réunit la tribu est une sorte de communauté de sang et d’esprit. Un truc
quasi mystique, qui dépasse nos petites personnes pour s’affirmer à travers les
âges et les générations. Une lignée impalpable, un sentiment d’appartenance
irrationnel mais très concret. Les EAT-Méditerranée
constituent cette famille pour tous les auteurs qui font vivre le théâtre !
Décembre 2018
DANIELLE VIOUX (Marseille)
1800 postes de profs
supprimés. Des policiers pour régler les problèmes à l'école. Cherchez
l’erreur.
Le monde est complexe, violent, difficile à comprendre et à analyser. Mais c’est d’enseignants, d'éducateurs et d'artistes que les écoles ont besoin, pour donner aux jeunes les outils nécessaires. Pas de répression.
Les profs se battent sur le terrain pour enseigner dans l'inconfort de classes surchargées devant des élèves parfois agressifs et de niveaux très différents.
Les options artistiques en partenariat ont prouvé, en inscrivant un parcours dans la durée, qu’on peut donner des cadres, expérimenter l'engagement et le respect des autres.
Ainsi l’école peut lutter contre
l’hypocrisie d’un discours où le bonheur serait de consommer mais où cela
serait toujours impossible. Elle peut préparer les jeunes à être des adultes
capables aussi bien de se battre pour leurs droits que de parler au monde et de
construire leur vie. Donnons-lui en les moyens.
Novembre 2018
MICHEL CARON (Anduze)
Quelles urgences, quels
choix, pour l’écriture théâtrale ? Y a-t-il certains sujets qui s’imposent en
fonction d’un moment donné de l’actualité (médiatique) ? Questions qui se
posent dans une période où s’additionnent crise sociale et crise de
civilisation. Et que j’écarterais si la réponse me paraissait simple. Il n’est
pas d’approche privilégiée pour que le théâtre divertisse, touche, mais aussi
suscite la réflexion. Des faits présents, d’apparence anecdotique, peuvent
engendrer un flot de questionnements. L’interrogation du passé, les passions
des personnages dans des époques qui nous paraissent lointaines, sont une voie
privilégiée pour mieux comprendre notre monde actuel. Une pièce jouant de la
dystopie permet de faire ressortir des logiques mortifères. Mais dans tous les
cas, le seul moyen de se délivrer de la tentation d’une écriture théâtrale,
c’est d’y céder.